QUELS TEMPS FONT-ILS... LES PHYSICIENS ?

Publié le par Galaxien

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Quels temps font-ils ?, est une conférence (1h05) sur ce que représente en réalité le temps tel qu'il est défini, une introduction au temps, avec Etienne Klein, physicien et directeur de recherche au CEA, et Marc Lachhièze-Rey, astrophysicien théoricien au CNRS.
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En dépit de son allure familière, le temps suscite des impasses et des paradoxes de toute sorte, dont le nombre semble grandir avec la pénétration du regard. La première difficulté, déjà repérée par saint Augustin, est que le mot temps ne dit pratiquement rien de la chose qu'il est censé exprimer. Le mot temps désigne, en apparence, l'objet d'un savoir et d'une expérience immédiats, mais il se perd dans les brumes dès qu'on veut en saisir le contenu.
Bien sûr, on peut tenter de définir le temps : dire qu'il est ce qui passe quand rien ne se passe; qu'il est ce qui fait que tout se fait ou se défait; qu'il est l'ordre des choses qui se succèdent; qu'il est le devenir en train de devenir; ou, plus plaisamment, qu'il est le moyen le plus commode qu'a trouvé la nature pour que tout ne se passe pas d'un seul coup, mais toutes ces expressions présupposent ou contiennent déjà l'idée du temps. Elles n'en sont que des métaphores, impuissantes à rendre compte de sa véritable intégrité.
De fait, les physiciens sont parvenus à faire du temps un concept opératoire sans être capables de définir précisément ce mot. De façon générale, nous méditons sur le temps sans trop savoir à quel type d'objet nous avons à faire.


Le temps existe-t-il ? Quelle sorte d’existence faut-il lui attribuer ? Comment se comparent, s’opposent, le temps objectif et le temps subjectif ? Le temps s’écoule-t-il uniformément et par rapport à quoi s’écoule-t-il ? A-t-il une origine ? Aura-t-il une fin ? Est-il réversible ? Est-il cyclique ou linéaire ? Qu'est-ce donc qu'indiquent vraiment les horloges quand nous disons qu'elles donnent l'heure ? En temps qu'objet de réflexion, ne se ramène-t-il pas plutôt à une représentation forgée par l'individu ? Le temps existe-t-il autrement que par les traces qu'il laisse dans l'espace ?
La flèche du temps, second principe de la thermodynamique. La révolution relativiste : Les durées ne sont plus absolues, la notion de simultanéité entre deux événements perd de son sens. La relativité générale, théorie de la gravitation : L’espace-temps se couple à la matière et à l’énergie. Problème de l’origine du temps : Le fait d’opérer une mesure sur un système quantique introduit-il une irréversibilité ? Les particules peuvent-elles remonter le temps ?
Une des difficultés vient de ce que nous ne pouvons pas nous mettre en retrait par rapport au temps, comme nous ferions pour un objet ordinaire. Nous pouvons le mesurer, mais pas l'observer en le mettant à distance, car il nous affecte sans cesse. Nous sommes inexorablement dans le temps.


Une autre difficulté vient de ce que le temps n'est une "matière" à aucun de nos cinq sens. Il n'est pas perceptible en tant que phénomène brut. Les expériences des spéléonautes, ces hommes et ces femmes qui ont vécu plusieurs mois dans des grottes ou des bunkers, coupés de tous les cycles temporels externes et donc livrés à leurs seuls rythmes biologiques, ont bien établi l'impossibilité de palper l'épaisseur du temps lorsque tous les repères extérieurs ont disparu.
Enfin, il y a le paradoxe, et même le prodige, de la réalité du temps. Puisque le passé n'est plus, que l'avenir n'est pas encore, puisque le présent lui-même a déjà fini d'être dès qu'il est sur le point de commencer, comment pourrait-on concevoir un être du temps ? Comment pourrait-il y avoir une existence du temps si le temps n'est ainsi composé que d'inexistences ? De fait, le temps est toujours disparaissant. Son mode d'être est de ne pas être. Pourtant, si l'on devait penser que le temps n'est rien, il faudrait d'un seul coup nier la globalité de notre expérience humaine. Serions-nous prêts à assumer toutes les conséquences de cette hypothèse ? Qui pourrait nier par exemple la pression qu'exerce sur nous le temps par le biais des calendriers, des horloges, des horaires, d'une façon parfois discrète, mais omniprésente et inéluctable ?


Il y a au moins deux sortes de temps : Le temps physique, celui des horloges, et le temps subjectif, celui de la conscience. Le premier est censé ne pas dépendre de nous, il est réputé uniforme et nous savons le chronométrer. Le second, le temps que l'on mesure de l'intérieur de soi, dépend évidemment de nous et ne s'écoule pas uniformément, sa fluidité est même si variable que la notion de durée éprouvée n'a qu'une consistance très relative. Il n'y a vraisemblablement pas deux personnes qui, dans un temps donné, comptent un nombre égal d'instants. Il a été prouvé que notre estimation des durées varie notablement avec l'âge, et surtout avec la signification et l'intensité des événements qui se produisent. Notre temps psychologique est élastique.
L'irréductibilité de ces deux sortes de temps semble insurmontable. Les tentatives pour dériver le temps du "monde" du temps de "l'âme" ou celui-ci de celui-là paraissent indéfiniment condamnées à l'échec. Cette aporie apparaît déjà autour de la structure du présent, fracturée entre deux modalités : L'instant ponctuel, réduit à une coupure entre un avant et un après illimités, et le présent vivant, gros d'un passé immédiat et d'un futur imminent. Aucune de nos sensations n'indique l'alchimie par laquelle une succession d'instants parvient à s'épaissir en durée, nous ne sentons pas les instants.


Les scientifiques de toute discipline sont confrontés au temps, surtout les physiciens. Dans son désir d'accéder à un point de vue quasi divin sur la nature, la physique prétend à l'immuable et à l'invariant, mais dans sa pratique, elle se heurte au temps.
Reprenons la métaphore classique comparant le temps à un fleuve qui coule. Elle évoque les notions d'écoulement, de succession, de durée, d'irréversibilité. Ces symboles font partie du questionnement des physiciens. Est-il question d'écoulement ? Les physiciens se demandent si l'écoulement du temps est élastique ou non. La physique classique, sur ce point, ne répond pas comme la relativité. Est-il question de durée ? Les cosmologistes, quant à eux, aimeraient savoir si le temps a eu un début et s'il aura une fin. Enfin, à l'instar du fleuve, le temps a un cours, il s'écoule inexorablement du passé vers l'avenir, ce cours irréversible n'est pas un caractère du temps parmi d'autres caractères, il est la temporalité même du temps. Mais qu'en est-il des phénomènes qui se déroulent dans le temps, s'interrogent les physiciens ? Leur sens peut-il ou non s'inverser ? C'est la fameuse question de la réversibilité, ou de l'irréversibilité, des lois physiques.


Quant aux liens entre le temps du monde et celui de l'âme, ils sont à chercher à la couture de la matière et de la vie. Le temps mathématisé du physicien n'épuise manifestement pas le sens du temps vécu, pas plus que le temps vécu ne donne l'intuition de toutes les facettes du temps physique.
A force de schématisation, la physique aurait-elle laissé échapper quelques-unes des propriétés fondamentales du temps ? C'était le point de vue de Bergson, convaincu que la physique, et l'intelligence discursive en général, se faisaient une représentation fausse du temps. Plutôt que d'observer le temps qui s'écoule, l'esprit scientifique se préoccuperait de noter des coïncidences; il substituerait à la durée un schéma simpliste, celui d'un temps à une dimension, homogène, constitué seulement d'instants qui se succèdent à l'identique. Ce faisant, expliquait Bergson, il oublierait de regarder en face la véritable nature de la durée, qui est invention continue, apprentissage perpétuel, émergence ininterrompue de nouveauté.
Les tic-tac répétitifs et esseulés constituant le temps monotone des physiciens ne sauraient donc être la pâte du vrai temps, celui de la vie.
Etienne Klein.
(ciret-transdisciplinarity.org/)
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Publié dans Interview - Débat

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